Gestion de crise : l’homme par qui vient le scandale en 16 mm

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Date: 18 février 2016
Auteur: Daniel Nadeau
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Source: Journal de Montréal

Je parle régulièrement ici de gestion de crise. Trop souvent, mes commentaires pointent ici où la des failles et des erreurs dans la gestion d’une crise par une organisation. Ce matin, mon propos sera fort différent dans l’affaire Claude Jutra. Je dois reconnaître que la crise a été gérée très efficacement par tous les intervenants. Que l’on pense à Québec Cinéma qui a rapidement convenu d’effacer Claude Jutra du monde de l’excellence du cinéma québécois. Que ce soit la ministre, Hélène David, qui avec beaucoup de respect et de délicatesse a fait savoir la position de son gouvernement ou encore les maires des villes de Montréal et de Québec. Tous ont témoigné du respect et de la tristesse qu’inspirait le témoignage de la victime tel que nous l’a rapporté le journaliste Hugo Pilon-Larose dans la Presse+.

On trouvera des gens pour redire de la vitesse expéditive de cette justice sommaire par médias interposés. D’autres se réjouiront de la décision d’effacer le nom du génie d’hier Claude Jutra devenu le pelé et le galeux d’aujourd’hui. Ces commentaires et d’autres qui appelleront à la censure de l’œuvre seront tous des commentaires livrés à chaud sans le nécessaire recul que devrait nous procurer le temps que nous n’avons pas aujourd’hui pour faire la distinction entre l’homme et l’œuvre. Encore là, ce n’est pas simple puisque le biographe Yves Lever écrit dans sa biographie que beaucoup savaient, mais que personne ne voulait parler. Grave accusation envers les amis et les collaborateurs du cinéaste et du milieu du cinéma québécois. Propos nié par Roger Frappier, idéateur et créateur des Jutra et par plusieurs autres.

Québec Cinéma avec l’aval de son conseil d’administration n’avait pas d’autres choix que de déboulonner Jutra de ses statuettes et changer le nom de l’événement. On ne peut quand même pas célébrer l’excellence dans une atmosphère glauque. Déjà que les célébrations du 20 mars prochain représenteront tout un défi pour les animateurs, les lauréats et les candidats au prix d’excellence du cinéma québécois. Décision courageuse et nécessaire, annoncée dans le « bon timing ». Parcours impeccable.

Cette crise majeure du cinéma québécois révèle cependant deux faits troublants dont il faudra prendre conscience : d’abord, la rapidité et la fluidité de la circulation de l’information rendent difficile toute gestion de crise. Puis, l’auteur et la maison d’édition sans censurer quoi que ce soit et sans rien sacrifier à la vérité historique du personnage Claude Jutra auraient pu minimiser les conséquences de cette crise sur les artisans du cinéma québécois. Monsieur Lever n’a tout de même pas appris ce qu’il a révélé dans son livre la veille de la publication de son ouvrage. La maison d’édition Boréal, que j’estime beaucoup, aurait pu prévenir les responsables de Québec Cinéma. Ces derniers auraient pu prendre des mesures en conséquence pour éviter d’être plongés dans une crise. Dans ces conditions, ni l’auteur ni la maison d’édition n’auraient eu à sacrifier la vérité historique du personnage, ni à se priver de leur liberté d’expression. Cela aurait évité de mettre toute une industrie devant une crise qui ne la concerne que parce qu’elle aura reconnu le talent et la contribution de Claude Jutra au cinéma québécois. La question est la suivante : pourquoi l’éditeur et l’auteur ont-ils choisi de jeter notre industrie du cinéma dans une crise majeure? De quoi cette industrie était-elle coupable à leurs yeux?

Il ne faut surtout pas oublier cette maladie, car cela en est une, la pédophilie et qui fait des ravages destructeurs chez ses victimes. Des dommages dont plusieurs ne se remettent jamais. Nos pensées doivent aller à la victime et aux autres victimes de sévices sexuels et de gestes pédophiles. Le cas de l’exploitation sexuelle de jeunes filles à Laval en est un autre exemple funeste. Notre désir collectif de regarder ailleurs et le manque de ressources pour éradiquer les agressions sexuelles entre humains sont plus dommageables encore que la présence du nom de Claude Jutra sur des statuettes.

Une crise bien gérée certes, mais qui en cache une autre plus profonde…

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