La quête de sens à l’heure du Web 2.0

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Date: 1 février 2017
Auteur: Daniel Nadeau

À l’occasion du centenaire du journal Le Devoir en 2010, le professeur à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal, Antoine Char a réuni la haute direction du journal: le directeur Bernard Descôteaux, la rédactrice en chef Josée Boileau et le directeur de l’information Roland-Yves Carignan, auxquels se sont ajoutés des journalistes François Desjardins, Lisa-Marie Gervais et Bryan Miles, avec une centaine d’étudiantes et d’étudiants pour réfléchir à la quête de sens à l’ère du Web 2.0.devoir web 2.0
Le résultat de ces discussions a été publié dans un ouvrage sous la direction d’Antoine Char aux Presses de l’Université du Québec (PUQ) en 2010 sous le titre de : La quête de sens à l’heure du Web 2.0. Rencontre avec les journalistes du Devoir. Ce que l’on apprend en parcourant le résultat de ces discussions, ce sont des choses aujourd’hui connues, mais qui transforment singulièrement le monde des médias. Prenons connaissance ensemble des principaux constats :

  • Les journalistes ne sont plus les seuls spectateurs des événements. Autrefois, témoins privilégiés, aujourd’hui ils doivent partager l’espace public avec les médias d’information continue et surtout avec une nouvelle forme de journalisme: le journalisme-citoyen que permet le Web;
  • Le privilège de commenter les événements est devenu caduc avec le fait qu’aujourd’hui tous peuvent commenter l’actualité à partir de leur propre blogue ou sur les réseaux sociaux. Il y a donc une perte de prestige du métier de commentateur de l’actualité;
  • Le web donne accès à beaucoup d’informations, mais à une masse informe d’informations, on peut qualifier cette situation comme le sociologue Marcel Gauchet de « syndrome de l’obésité de l’information »;
  • Pour Josée Boileau, la principale tâche de la quête de sens s’appelle vérifier les faits. Il ne faut pas simplement répéter le contenu des communiqués de presse qui nous sont soumis, mais vérifier. La vérification des faits est la tâche essentielle des journalistes. Si ta mère dit qu’elle t’aime, vérifier si cela est vrai est un peu le leitmotiv de la salle de rédaction au journal Le Devoir. Pour la rédactrice en chef du Devoir, « la principale responsabilité du Devoir c’est de ne pas trahir la confiance que les gens ont en nous. » (Antoine Char, La quête de sens à l’ère du Web 2.0, Rencontre avec des journalistes du Devoir, Québec, PUQ, 2010, p. 14);
  • D’autres notent qu’aujourd’hui le Web permet aux politiciens, aux groupes et aux entreprises qui le souhaitent d’outrepasser les journalistes et les médias traditionnels par la création d’un site Web, la participation à une séance de clavardage ou la production d’une capsule vidéo. Ils peuvent aussi segmenter les clientèles qu’il vise en utilisant différents médias; Antoine Char, Ibid. (p. 18)
  • Le Web fait aussi en sorte que l’information est de plus en plus en temps réel. Il existe donc un nouveau rapport dans le travail du journaliste entre l’instantané et le décalé. Un journaliste peut travailler sur un sujet et en donner des bribes sur le site Web durant la journée. Le lendemain matin, on pourra lire l’histoire en entier de façon plus fouillée dans la version imprimée du journal. Pour le directeur de l’information du Devoir, Richard-Yves Carignan, cette nouvelle façon change le métier du journaliste et nécessite de nouvelles habitudes de travail;
  • Bryan Miles s’inquiète pour sa part de l’impact des nouvelles technologies de l’information sur la pratique du journalisme d’intérêt public. Pour ce journaliste d’expérience, les médias sociaux ont pour effet principal de décontextualiser les informations et de transformer les informations en vulgaires marchandises. « Elle permet aux citoyens d’être minimalement informés, de parler de tout sans être en mesure de soutenir une conversation sur rien. Être au courant c’est une chose, mais c’en est une autre de comprendre. » (Ibid. p. 28-29);
  • Lisa-Marie Gervais croit pour sa part que le Web 2.0 permet de tâter le pouls de la société et de prendre la mesure d’une situation plus rapidement, mais il ne faut pas confondre cela avec des faits vérifiés. Le Web 2.0 permet aussi une information plus diversifiée puisqu’il y a une multiplicité d’acteurs. Néanmoins, la méfiance est de rigueur, car il se dit beaucoup de n’importe quoi sur le Web. Un journaliste doit chercher à trouver qui se cache derrière les commentaires sur le Web, quels sont les intérêts de ceux qui prennent la parole et quels sont les liens entre chacun des individus et des groupes comme ils le font depuis toujours dans le monde de l’information traditionnelle;

Ces quelques commentaires choisis pour leur pertinence disent au fond que le journalisme dit sérieux est profondément transformé dans ses pratiques et ses modes d’organisation par le Web 2.0. Ce qui demeure néanmoins est que le travail de rigueur doit être la priorité. Il faut que les journalistes s’adaptent au monde numérique, mais contrairement à celles et à ceux qui affirment que le fait journalistique brut n’a plus de valeur, ils doivent plus que jamais être les vérificateurs de l’information qui circulent sur le Web afin d’aider les citoyennes et les citoyens à distinguer le vrai du faux. Les journalistes et les médias qui agiront comme maître de décryptage de notre réel demeureront des phares de la vie démocratique et de notre vouloir-vivre ensemble. Ils sont les gardiens de notre liberté dans la mesure où ils accomplissent leur travail avec exactitude, rigueur et honnêteté. C’est là où l’affaire Bugingo fait le plus mal à cette profession pour faire écho à mon billet de mardi.source journaliste

S’il y a des questions à se poser sur l’avenir des médias, c’est en regardant le travail des journalistes qu’il faut se faire une opinion. À leur travail et aux conditions dans lesquelles ils doivent le faire. La concentration de la presse et la convergence sont des problèmes qui viennent amputer les journalistes d’importants moyens pour exercer leur profession. Ce n’est pas l’arrivée de Pierre Karl Péladeau qui a été la plus dommageable à la liberté de presse, mais plutôt son passage à la direction de Québecor…

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