La politique et la scène

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Date: 21 juin 2017
Auteur: Daniel Nadeau

Qu’ont en commun la scène, le théâtre et la politique? Une question qui peut sembler futile a priori, mais qui a tout son sens si l’on se donne la peine de bien y réfléchir. C’est l’entremêlement de l’humain et de la technologie dans la fabrique et la présentation d’un spectacle. Contrairement au cinéma, le théâtre met en présence un locuteur (des acteurs) et un public qui sont dans un même lieu, qui participe à une même célébration du présent. Ensemble, le locuteur et le public sont le spectacle. Il en va de même pour un politicien et son discours qui sera plus ou moins réussi selon la réception de son discours.

Au début du 20e siècle alors que les technologies de reproduction du son et de l’image commençaient à pénétrer le champ du divertissement populaire, ces nouvelles technologies n’ont pas tardé à menacer le théâtre qui était l’art de divertissement par excellence en France à cette époque. Industrie du disque, cinéma et radio devenaient une menace pour l’hégémonie du théâtre. (Larrue, Jean-Marc, et Giusy Pisano. Le triomphe de la scène intermédiale. Théâtre et médias à l’ère électrique, [Montréal], Presses de l’Université de Montréal, 2017, p. 8).

Si je vous parle de cela, c’est pour dire que le théâtre a été le témoin par excellence de la persistance de l’art de la co-présence, convenu comme le couple spectateur-acteur. Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, nous associons le théâtre à la présence d’un acteur devant son public. On disait que cet art exerçait sa supériorité par son aptitude à mettre en scène la personnalité de l’acteur, quelque chose qui n’était pas reproductible par la technologie.

De nos jours, la politique n’en va pas autrement même si pour plusieurs elle a perdu ses lettres de noblesse. Il n’en reste pas moins que tout comme pour le théâtre, même si l’on peut trouver des thèses qui contredisent cette affirmation, le discours politique dans le cadre d’une assemblée partisane ou devant un public choisi permet de créer une « symbiose » entre une présence, celui d’un locuteur, et l’attention d’un public par sa capacité attractive, son magnétisme. Cela tient à la fois à sa « présence » sur scène ou au lutrin qu’à son contenu, mais aussi, et ce que nous oublions trop souvent, à la qualité de son public et à la réception de son message. En d’autres mots, il ne peut y avoir de bons orateurs sans de bons publics.

De nos jours, alors que la politique se résume à des clips télévisuels ou radiophoniques de 20 à 45 secondes, où toutes les entrevues sont scriptées par de mauvaises formules d’animation qui ne recherche que l’effet immédiat et le caractère spectaculaire, peut-on s’étonner de l’affadissement du politique avec un grand P dans notre vie démocratique? Tous se rappelleront le discours de Barack Obama à Montréal et en parleront comme d’une grande prestation. Pourtant, le contenu de ce discours était un classique du rappel des grandes valeurs de la pensée libérale avec quelques notes de contexte pour marquer les consciences. Ce qui était cependant remarquable c’est que l’orateur, Barack Obama, et son public, le tout Montréal, jouaient à la perfection chacun leur rôle et que Barack Obama avait fait du thème de l’espoir l’argument central de son propos. Nous voulons tous espérer en la politique avec un grand P en ces temps troubles de notre vie démocratique.

C’est en ce sens que je dis que la politique et la scène sont un peu la même chose et on peut espérer le retour du triomphe du politique tout comme le théâtre a duré malgré la reproductibilité du son et de l’image. C’est du moins ce que l’on peut en conclure à la fin de la lecture du livre de Jean-Marc Larrue et Giusy Pisano sur le triomphe de la scène intermédiale.

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