Les grandes figures oubliées de l’espace public québécois

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Date: 13 mars 2018
Auteur: Daniel Nadeau

Les Innus

S’il y a une figure oubliée de nos mémoires, c’est bien celle des peuples innus, nos compatriotes des nations autochtones. Certes, il y a bien cette figure du « sauvage » de l’« indien » de nos anciens manuels scolaires, mais cette caricature que nous avons de ces nations est bien peu représentative de la réalité. Pire encore, nous avons beaucoup de difficultés à pouvoir saisir la quintessence de la figure innue dans notre espace public parce que nous la percevons au travers nos lunettes de colonisateur. À commencer par cette phrase malheureuse que nous retrouvons parfois au commencement de nos manuels d’histoire : « Jacques Cartier a découvert le Canada ou encore Colomb a découvert l’Amérique ». Heureusement, les recherches récentes des historiens, des ethnologues, des sociologues et des anthropologues tendent à revoir notre savoir à l’égard de ces peuples trop souvent ignorés ou oubliés. Parmi l’ensemble des efforts pour rétablir la vérité pour ces peuples, il y a le travail inlassable de l’anthropologue et animateur de radio, à Radio-Canada, Serge Bouchard.

Dans un livre récent publié chez Lux en 2017, Serge Bouchard nous livre un témoignage largement appuyé par des faits sur les peuples innus. Dans cet hommage, car c’est bel et bien un hommage qu’il rend aux peuples innus, Serge Bouchard nous livre un récit passionnant sur ces peuples qui vivent au Québec et au Canada. Intitulé Le peuple rieur. Hommage à mes amis innus : « Au fil des chapitres, vous allez accompagner le jeune anthropologue que j’étais au début des années 1970, arrivé à Ekuanitshit (Mingan). Vous le devinez, ces petites histoires sont prétextes à en raconter de plus grandes. Celles d’un peuple résilient, une société traditionnelle de chasseurs nomades qui s’est maintenue pendant des siècles, une société dont les fondements ont été ébranlés et brisés entre 1850 et 1950, alors que le gouvernement orchestrait la sédentarisation des adultes et l’éducation forcée des enfants. Ce récit commence dans la nuit des temps et se poursuit à travers les siècles, jusqu’aux luttes politiques et culturelles d’aujourd’hui. » (Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Le peuple rieur. Hommage à mes amis innus, Montréal, Lux éditeur, 2017, quatrième de couverture.)

Ce puissant témoignage de Serge Bouchard sur les peuples innus est à bien des égards rafraîchissant et il nous fait réfléchir à nos attitudes et à nos comportements comme société et aussi à la manière dont nous considérons ces peuples dans l’espace public avec la conséquence de l’image que nous en avons et qui est celle de l’opinion publique. Un exemple nous est donné par le témoignage que nous livre Serge Bouchard sur ses travaux de mémoire de maîtrise en anthropologie qui portait sur le savoir des Innus dans le champ de la zoologie.

Son hypothèse de travail était que dans une communauté traditionnelle de chasseurs nomades, « … le savoir est communiqué par l’exemple, mais il se transmet aussi par la tradition orale » (Op. cit. p. 38). Mieux encore, Serge Bouchard, en se mettant à l’écoute des anciens chez les Innus a découvert tout un pan de la réalité culturelle de ces peuples qui était ignorée par notre science : « À Mingan, je venais à la rencontre d’archives vivantes. Que savaient ces chasseurs, au juste, sur les animaux et la nature? Connaissaient-ils le nom de toutes les espèces? Comment les classaient-ils dans leur tête; de quelle façon s’organisaient et se structuraient mentalement les informations accumulées depuis des générations d’observations et de pratiques? Voilà ce que l’anthropologie appelle l’ethnoscience, l’étude du savoir d’un peuple à propos de l’environnement dans lequel il évolue. En bref, j’étais à la recherche de visions du monde innu en ce qui concerne les animaux sauvages. Et c’est par la langue, comme reflet d’une architecture particulière de la mémoire, de l’imaginaire, de la pensée, que j’entendais y accéder… » (Ibid. p. 39)

Serge Bouchard ne fut pas déçu. Il a ainsi appris qui était Katshituask, un ours qui a mangé les parents du jeune Tshakapesh. Il a aussi entendu les Innus lui dire où résidait Papakassik, le maître des caribous ou encore comment s’y prenait Uishkatshan, le geai gris, pour venir en aide aux petits mammifères (Ibid. p.41). Serge Bouchard nous dit qu’il est alors entré en contact avec la riche culture des Innus en interrogeant les anciens sur les animaux sauvages de leur environnement : « Si la structure taxonomique fut assez facile à établir, il me fallut mettre en relief les dimensions les plus dynamiques du savoir innu; des siècles de nomadisme avaient donné à ce peuple une expérience quasi intime, et absolument spirituelle, du territoire. Couleur, forme, comportement, milieu de vie, rôle mythologique, poids symbolique, résonnance dans l’ordre sacré… la mise en scène de chacune des espèces identifiées ouvrait les perspectives d’un discours fécond. » (Ibid. p.41)

Faire connaissance avec le peuple innu et les sortir de l’oubli constitue un défi pour le Québec contemporain : « Dans un monde meilleur, les jeunes innus, mieux instruits, sauront d’où ils viennent et qui ils sont. Ils apprendront l’étendue du grand Nitassinan et pourront envisager la carte géopolitique précolombienne; ils seront désormais en mesure de resituer la nation innue dans le concert des premiers peuples nord-américains. » (Ibid. p. 298 et 299)

Pour nous tous, Québécoises et Québécois, sortir de l’oubli le peuple innu est une étape préalable à notre propre sortie de l’oubli comme peuple et comme nation. Nous avons tout avantage à nous souvenir ensemble.

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