Les mutations de l’espace public

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Date: 27 avril 2020
Auteur: Daniel Nadeau

Jean Mouchon est professeur à l’Université de Paris X-Nanterre. Il dirige le Centre de recherches en sciences de l’information et de la communication. Publié à Paris en 2005, Les mutations de l’espace public regroupe les contributions de dix auteurs et est le résultat des recherches menées au sein d’un séminaire doctoral de l’Université de Paris X. Jean Mouchon a pris un soin particulier pour regrouper un collectif de chercheurs aux profils diversifiés et de générations différentes. En fait, cet ouvrage est enrichi par ses contributions qui généralisent une vérité de plus en plus présente dans les recherches en sciences sociales : « … la recherche en sciences sociales s’enrichit quand elle prend appui sur différents modes de pensée. Confronté à l’ampleur et à la radicalisation des changements provoqués par les révolutions technologiques, par le délitement des structures traditionnelles de socialisation ou par la montée du consumérisme et de l’individualisme, le chercheur doit faire effort pour renouveler ses méthodes et ses systèmes de référence. Rendre compte de situations nouvelles oblige à un effort de décentrement personnel et de discernement constant pour voir clair entre l’identification des faits attestés, la nature de leur portée (conjoncturelle ou structurelle) et les enjeux qu’ils soulèvent dans une période de redéfinition des assises de la démocratie. » (p. 10)

Dans cet ouvrage, les collaborateurs prennent acte du règne de la communication comme nouvelle impératrice du monde. C’est le nouveau mode de gouvernance qui est caractérisé par l’émergence de forums électroniques par la voie du Web avec la montée des médias sociaux, les mobilisations collectives et individuelles par le Net, la désaffection des citoyennes et des citoyens pour la chose politique sont autant d’indices majeurs de la reconfiguration de l’espace public. C’est de ces sujets que traitent les différents auteurs dans cet ouvrage collectif développé dans le cadre de son séminaire de doctorat tenu à l’Université de Paris X-Nanterre au tournant des années 2000. Les divers auteurs adoptent une double perspective soit de mesurer les mutations de l’espace public délibératif et de développer un regard global dans une compréhension renouvelée des mobilisations nouvelles qui apparaissent dans l’espace public et qui viennent redéfinir le processus de la participation des groupes et des personnes à l’espace public démocratique, siège de nos discussions sous le mode délibératif. Dans les mots de Jean Mouchon cela signifie que : « Le constat de la modification des formes de politisation est commun à l’ensemble du monde occidental. L’abandon des références traditionnelles génère, comme souvent dans ces cas, sa foison de discours attristés. Mais, la déploration du temps présent et la célébration mythique du temps perdu ne peuvent tenir lieu de fondement à un projet de recherche. » (p. 13)

C’est dans cet esprit que dans ce livre, on fait état des chiffres qui attestent de la désaffection individuelle comme dans les textes de Gingras, Mouchon et Mercier : baisse des taux d’adhésion aux organisations syndicales, aux partis politiques, diminution de la fréquentation religieuse et moins de participation aux associations volontaires comme les organisations de parents, etc. D’autres auteurs attestent que les changements sont aussi perceptibles dans la prise de décision politique par la mise en place de nouvelles instances de décision et par l’émergence de nouvelles structures originales comme les Conférences de consensus au Danemark imité en France avec les conférences des citoyens. Ces nouvelles formes qui souhaitent remettre en scène la voix du citoyen sont aussi parties du processus de redéfinition sont un progrès dans un pays centralisé comme la France, mais nous dit Jean Mouchon, « … plusieurs réserves sont à apporter à un processus dont il est craint qu’il se réduise à une forme modernisée de consultation publique et s’arrête au gué de la décision… La recherche du consensus prôné comme moteur de la délibération ne risque-t-elle pas de masquer aussi les inégalités de force et d’influence des groupes et des acteurs de la société ? » (p. 15) Ce sont ces questions que posent les textes de Mouchon et de Gingras dans cet ouvrage.

Bref, si nous avons voulu vous entretenir des questionnements et des perspectives adoptées par les différents auteurs, il n’en reste pas moins que ces contributions sont aussi très pratico-pratiques. Ainsi, Anne-Marie Gingras s’interroge sur la question du e-gouvernement qui nie l’action collective au profit de l’action individuelle. Pour sa part, Amar Lakel se demande si les NTIC ne sont pas le vecteur d’un véhicule pour répondre à la satisfaction personnelle au détriment de la recherche d’une pratique de délibération mettant en scène la Raison (p. 16) Mayila Paroomal s’intéresse à la profondeur des mutations à partir de l’expérience de l’île Maurice tandis que Patrick Amey et Gaétan Clavien traitent à l’évolution de l’imaginaire politique dans les magazines et la télévision suisse romande. Deux contributions enfin, celle de Brigitte Juanals qui s’intéresse pour sa part à la genèse de la création de la discipline des sciences de l’information et de la communication alors qu’Arnaud Mercier publie un texte programmatique sur les sciences de la communication politique. (p.16-17)

La thèse commune à toutes ces contributions est lisible dans le titre de l’ouvrage, voir et constater, comprendre les mutations de l’espace public en regard de la démocratie. On voit dans cet ouvrage la préoccupation des auteurs à répertorier de nouvelles formes de citoyenneté non pas pour déplorer la disparition des anciennes, mais plutôt pour identifier et observer des points de passage, de continuité et de rupture, thèmes chers à un historien, qui viennent reconfigurer l’espace public délibératif démocratique. Certes, ces manifestations de formes émergentes nouvelles de reconfiguration ne garantissent pas une participation plus grande des citoyennes et des citoyens à la participation, à la décision et à l’élaboration de programmes vraiment publics s’intéressant au bien commun.

Citons Jean Mouchon dans la conclusion de cet ouvrage. Cela résume bien le propos que nous retrouvons dans ce livre qu’importent les auteurs : « L’information et la communication dont le questionnement est croisé avec le développement des techniques et le pouvoir des médias sont devenues des enjeux complexes de la société contemporaine, caractérisés à la fois par les médiations de masse et la montée de l’individualisme. Le refus de l’utopie portant sur une démocratie généralisée, qui serait apportée par des outils, génère le besoin de réfléchir sur les formes de médiation et de la médiatisation des échanges (de leur nature, de leurs formes et de leurs modes de réalisation) ainsi que les enjeux d’hégémonie – politique, économique et culturelle… – qui pourraient en résulter… À cet égard, des approches historiques et anthropologiques, qui prennent en compte les identités culturelles et les systèmes symboliques, sont à même d’appréhender la richesse et la complexité des objets communicationnels, tout en faisant ressortir les changements actuels… La communication est replacée dans son contexte social ; elle interroge la possibilité d’une médiation démocratique au sein de l’espace public en intégrant la modernité de performances technologiques. En cette période de mutation, la démocratie, la liberté de la parole individuelle, en corrélation d’un débat collectif, constituent les enjeux majeurs d’un projet de société. Des interrogations plus générales sur le modèle de société qui se dégage, au travers de ses choix en matière de communication et de technologie, font apparaître le besoin d’une position distanciée et critique détachée de l’événement médiatique et inscrite dans la longue durée, pour appréhender les médias en cours. » (p. 276-277)

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